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Hubert Reeves et la poésie (2)
Pour sonder l’acte poétique, je me suis amusée à rapprocher des extraits d’Hubert Reeves (« Malicorne Réflexions d’un observateur de la nature » avec d’autres d’un texte qui m’a été fourni par un poète, Michel Calonne, et qui lui avait servi de fil conducteur lors d’une intervention radiophonique. Voici ce petit dialogue imaginaire :
Sur le matériau :
M.C.
« La poésie n’est aucunement du domaine du pur esprit. Les anges [../..] souffrent d’un handicap beaucoup plus sérieux, l’absence de matière.
La poésie n’est pas en l’air, elle se sculpte, et sa matière est la plus dure et la plus cassante qui soit : c’est la langue.»
H.R. (en parlant du poète et des mots)
«il les choque les uns contre les autres, comme des pierres dont on fait jaillir des étincelles »
Sur l’ouverture au(x) sens :
M.C.
« [../..] sens, cette onde qui s’élargit autour des mots, s’entrecroise avec d’autres, crée des houles ou mêmedes courants qui vous emportent bien loin.
[../..] On cherche une rime et la rime est un son. Dix mots posent leur candidature : c’est le même son, mais ce sont dix sens. Dix ondes qui s’élargissent et que le poète observe. Elles s’entrecroisent avec les ondes précédentes.»
H.R.
« Le poète affectionne les mots ambigus, foisonnant de sens multiples, chargés de connotations accumulées au cours des âges.»
Sur l’acte et le risque poétique :
M.C.
« Il faut oser se laisser porter [../..] Parfois il ne se passe rien, la peau de la mer(*) redevient plate et le poète songe au suicide. Parfois, d’un croisement naît quelque chose, une vague, un frisson, un gulf stream. Il faut savoir reconnaître sa chance et là, pas de hasard, pas d’automatisme : le poète crée en choisissant. Il prend le mot au mot, le pose au bout de sa ligne en pointe de flèche et invente le vers qui sera la flèche.»
H.R.
« juxtaposant d’une façon inattendue des termes qui ne vont pas ensemble, il fait naître des images, des impressions, des émotions inconnues, une nouvelle expérience du monde.
[../..] Dans l’espace créé par le dépaysement, un éblouissement naît ou laisse percevoir un “sens” nouveau, irréductible aux mots qui l’ont produit. A l’inverse du discours scientifique, moins le poème a de signification – au sens traditionnel du terme, plus il a de chance de faire “sens”.»
Lire aussi : Hubert Reeves et la poésie (1)
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(*) en référence du tableau “Dali à l’âge de six ans, quand il croyait être une jeune fille, en train de soulever la peau de l’eau pour voir un chien dormir à l’ombre de la mer.”
Hubert Reeves et la poésie (1)
En feuilletant “Malicorne Réflexions d’un observateur de la nature” chez un bouquiniste, je me suis régalée de la découverte probable d’un texte idéal pour une lecture plurielle. M’étant acquittée de 3 euros, je plonge – tout en slalomant entre les déjections canines de mon coin de trottoir parisien – dans la description du délice vécu par le scientifique au contact de la nature d’un coin de Bourgogne qui lui est cher.
Il témoigne des sensations visuelles, auditives, tactiles et olfactives qu’il expérimente depuis des années lors de ses promenades, en consignant consciencieusement les mots qui lui viennent à l’esprit via un dictaphone puis sur un cahier. Au fur et à mesure de ma lecture, je commence à établir un parallèle entre sa démarche et certains éléments de la lecture plurielle, et même – j’en parlerai dans un article ultérieur – du coaching.
“Au long de ces promenades, des images me viennent à l’esprit, entraînant des propos qui maturent depuis longtemps dans les profondeurs intérieures. Dans la sérénité du lieu, ils jaillissent au niveau de ma conscience. Il s’agit parfois d’un simple énoncé plus ou moins lapidaire. A d’autres moment, un torrent de mots se précipite et s’écoule, intarissable”.
Je perçois bien ici le processus primaire de la pensée en image, proche de l’inconscient, faisant émerger à la conscience par des paroles un matériau propice au processus secondaire d’une pensée en idée, observation décrite par Claudine Vacheret citant S. Freud et P. Aulagnier à propos de sa technique du photolangage (“Pratiquer les médiations en groupe thérapeutique”, 2002).
La lecture plurielle est un dispositif groupal à médiation (le texte). Janine Méry, sa créatrice, insiste sur le choix de textes qui “donnent à voir”, comme un tableau, ou (et ?) exposent des représentations de sensations autres que visuelles. Comme dans le photolangage, un objet médiateur permet “l’espace de jeu” (concept Winnicottien) dans lequel les participants s’ébattent, tordent ou testent la réalité. Cet espace de jeu sert de lieu d’élaboration, de symbolisation éventuelle, processus intermédiaire permettant de passer de la pensée en images à celle en idées.
C’est ce qui s’est passé pour Hubert Reeves, à ceci près qu’il n’a pas eu à confronter ses images avec celles d’autres membres d’un groupe. Pourtant, le matériel subjectif compilé en vrac a bien été rassemblé, et a abouti à l’élaboration d’un livre. L’aire de jeu était-elle cet espace de liberté champêtre ? L’objet médiateur était-il son dictaphone ? son cahier ?
Emmanuelle Lewartowski propose des randonnées écritures. Je serais curieuse de recouper vos témoignages avec celui d’Hubert Reeves ! Nous construisons avec Emmanuelle des prestations combinant des ateliers d’écriture et des ateliers de lectures plurielles. Si l’expérience vous tente…
En attendant le prochain article, je vous laisse réfléchir sur le lien avec la poésie et avec le coaching.
à suivre !