— Cap Reliance —

Penser et Relier – Accorder pluriel et singuliers

Art moderne et emploi

A Grenoble, au sommet de “la Bastille”, il existe un lieu appelé LIA (bientôt LMA : Lieu de Médiation par l’Art) où depuis un peu plus d’un an, sont exposés et promus des artistes d’art moderne.

… qu’y a-t-il de plus approprié que l’art moderne pour l’adepte du questionnement que je suis ?

Si, tel Félix le Chat, je ressors parfois avec mon point d’interrogation sous le bras, je suis parfois très agréablement surprise. Comme par exemple avec cette expérience de jeu et d’insertion au creux des sculptures mouvantes et lumineuses d’Anthony Mc Call.

J’ai ainsi découvert Julien Prévieux, et le non-hasard de mon butinage sur internet m’a amené à un site qui présente un extrait d’oeuvre dudit Julien Prévieux, à savoir les lettres de non-motivation. (Cliquez sur “extrait d’oeuvre” pour en savoir plus).

Ce billet est probablement en lien avec le précédent. Il est peut-être aussi l’une des réponses aux problèmes de recrutements actuels, vu de l’entreprise, ou du candidat…

J’y vois aussi un sens de la provocation judicieusement utilisée. Ce n’est pas toujours le cas.

Les évidences sont parfois difficiles à dire… Julien Prévieux les dit avec un art moderne plein de sens et d’humour, fût-il quelque peu sombre.

7 Commentaires»

  Hervé Dauphin wrote @

Un travail interessant que celui de ce Julien Previeux et moins vain qu’il en a l’air. Interessant de voir comment ces entreprises repondent et se defendent sur leur image, ce qui montre bien qu’il s’agit de messages publicitaires plutot que de réelles offres d’emploi. Comme si le “candidat” en question était capable à lui seul de mettre en péril cette image.
Mais la force de l’habitude fait que l’entreprise réponde aussi à coté de la plaque, comme s’il s’agissait d’une candidature lambda. Aspect mécanique et rituel de tout cela, lettres de non motivation en réponse à des offres immotivés ou motivés par autre chose que le recrutement.
Anonymat aussi de ce système.. Lettres que l’on adresse à Madame, Monsieur, avec le petit espoir que ça va malgré tout interesser la bonne personne.
On confie donc ses espoirs de travail à un logo, une image, un slogan d’entreprise…
Un jour, J’ai fait moi aussi une lettre de non motivation à une offre de l’Anpe ou je devais répondre à Madame Monsieur pour un poste administratif très vaguement défini. D’ailleurs en pleine contradiction avec ce qu’on nous demande de faire dans les ateliers “recherche d’emploi” recommandés par la même Anpe.
Le travail est tout sauf anonyme.
Hervé Dauphin

  capreliance wrote @

La lettre ! La lettre !!!

  Cécile Dubois wrote @

Tout ce que nous avons toujours voulu écrire sans jamais oser le faire !!!
je trouve les réponses toutes aussi savoureuses que les courriers de Julien Prévieux :-)

Merci d’avoir osé ;-)

  Hervé Dauphin wrote @

Voici la lettre en question!
HD

LETTRE OUVERTE A MONSIEUR DESERT

Paris, le 22 mars 2004
Monsieur,

Je suis très intéressé par votre offre d’emploi concernant un poste d’agent administratif, et je vous propose ma candidature.
Mais permettez-moi tout d’abord de m’attarder d’une façon très inhabituelle dans ces lignes que l’on dit de motivation pour vous exposer les circonstances qui m’amènent à vous.
Je pense avoir les qualités me permettant d’assurer les tâches que vous me confieriez, Monsieur Désert, aussi, avant d’avoir eu vent de vous, ai-je demandé à qui et où adresser ma motivation.
C’est alors que l’agence pour l’emploi m’a répondu : mentionnez simplement Madame, Monsieur, c’est suffisant, et adressez-nous ainsi votre candidature, accompagné d’un curriculum vitae.
Comme j’insistais, il me fut précisé d’écrire à l’intention de Monsieur Désert.
Puis l’on m’a confirmé : comme un désert.
Il m’est donc demandé de vous faire parvenir ces quelques lignes sous couvert de l’agence, et je n’ai, monsieur, pour tout guide que votre nom et le territoire que son évocation fait naître.
Alors je prends la liberté, Monsieur Désert – pourrais-je autrement faire, eu égard à votre patronyme – d’élargir un peu notre correspondance à qui voudra bien la lire.
J’ai pris la liberté, cher Monsieur Désert, d’une lettre ouverte.
Il m’a semblé tout à coup un peu mesquin de confiner nos propos à nos personnes privés, et naturellement votre nom a beaucoup motivé mon initiative.
Il n’a jamais rien fallu de moins qu’un désert pour que la parole s’installe.
Mais personne, M. Désert, personne n’a jamais écrit pour personne. On écrit à quelqu’un, au mieux pour quelqu’un. Ou alors à chacun, pour tout un chacun, si vous préférez.
Ou bien l’on se met à écrire pour cette ombre irréductible qui est soi-même.
En effet ne connaissant pas votre fonction, ni la part de travail qui vous incombe en ce monde, sachant si peu en somme, c’est un peu comme si je m’écrivais à moi-même.
Et je vous écris aussi pour nous, je dis pour nous parce que j’inclus notre désert, monsieur, j’y inclus chaque instant, et chaque poussière.
C’est vous dire comme je suis désolé de ne pas mieux demeurer sous couvert d’anonymat : si je vous écris, me voilà quelqu’un, et vous de même.
Anonyme et nommé, si amplement nommé, vous êtes bien notre reflet, M. Désert, celui du bel agencement de notre monde du travail.
Puisqu’il faut un désert pour que courre la parole, je crie doucement pour nous, monsieur.
Notre petite foule – nous sommes ici quelque cinq millions – n’a qu’un seul murmure : pas le temps d’écrire pour les anonymes.
Pas le temps, plus un mot pour entretenir la misère.
Car nous l’entretenons avec ces lettres pleines de formules testées, codifiées et agrées par tous les manuels de bonne conduite du chercheur d’emploi qu’elles sont devenues nos lettres mortes. Or ces lettres mortes sont le grand linceul qui recouvre nos paroles.
Elles jouent contre tous nos désirs, elles sont là pour que nous voulions tous le même travail, sans savoir, comme dans la présente, à qui le demander.
Rendons-nous aux évidences, cher M. Désert, le travail n’est qu’un désir, un désir parmi d’autres.
Je suis résident, M. Désert, depuis ma tendre enfance, du territoire que votre nom impose si calmement. En ce qui me concerne, le premier désert de mon enfance, c’était une trace qui figurait des routes. Mes doigts dans le sable les construisaient, c’était juste quatre doigts dans le sable et bientôt, au milieu de ce désert minuscule, je suivais ces pistes qui remplissaient la cour. Et j’aimerais moi aussi vous dire que j’ai depuis lors tout mis en œuvre pour accroître mes compétences.
Mais croyions-nous suivre un rail que soudain, même la trace infime s’efface.
Inutile de vous dire que je suis perdu, nous sommes aussi parcours et territoires, infiniment.
Je ne vous dirais pas non plus que chaque homme couvre un désert et qu’il n’a qu’une parole.
Cette parole, je vous la laisse, M. Désert, depuis bien longtemps elle n’a plus vocation à l’utilitaire, plus d’objectifs, et plus de destin professionnel. Seulement, elle vaut encore mieux que nos lettres mortes.
Ainsi, je ne donnerai pas ma position exacte, M. Désert, il existe simplement devant mes yeux une frontière ténue entre l’enthousiasme et le désespoir. Je ne saurais vous préciser de quel côté je me tiens, je vois seulement comment elle danse et tremble dans la chaleur. J’avance en longeant cette ligne mouvante ou alors c’est elle qui avance pour nous, M. Désert.
C’est bien d’enthousiasme et de désespoir dont j’aimerais un peu vous entretenir, en lieu et place de ma motivation et autres compétences.
Me voici donc le long de ma frontière, et vous pouvez me suivre des yeux quelques instants.
Le chemin, comme toujours, nous importe beaucoup plus que la destination.
Je peux donc vous paraître enthousiaste, désespéré, ou même désespérément enthousiaste, comme vous voudrez.
Mais motivé, je ne crois pas. Etre motivé, c’est négliger le chemin pour ne s’assurer que d’une destination forcément quelconque, et fatalement commune. La motivation est un calcul sordide, une certitude d’être arrivé avant d’avoir eu le désir de partir.
Voilà, M. Désert, pour ma motivation, et nous pourrions reprendre tous ces pauvres vocables supposés nous aider à chercher du travail, nous tuerions d’un coup tous nos désirs. Et pour commencer celui de travailler.
Alors vous comprendrez que ce désespéré qui vous parle, et qui n’en finit pas de passer en flamboyant dans sa brume de chaleur, ai gardé intacte cette envie d’écrire pour son ombre perdue.
Toutefois, comme j’ai puisé toute mon inspiration de votre nom, cher M. Désert, c’est avec plaisir que je resterais toujours à votre disposition pour m’entretenir plus précisement avec vous de cet emploi, tout en souhaitant vivement m’intégrer durablement dans votre administration dont l’activité me serait peut-être enfin en partie révélée.
En vous remerciant pour l’attention que vous voudrez bien accorder à ma motivation évanouie, je vous prie de croire, monsieur, à l’expression de mon désespoir le plus sincèrement enthousiaste.

  Gorky wrote @

Bravo, bravo, bravo !
Votre lettre est géniale ! Non seulement elle dénonce dans le fond le système absurde dans lequel nous sommes tenus d’essayer de survivre, mais dans la forme aussi ! La poèsie et la réfléxion, quelles provocation pour les recruteurs à la “tête carrée”, ceux que j’appelle “les robocops” : ils sont entièrement formaté idéologiquement, c’est le secret de leur réussite et de leur caractère impitoyable.

  Céline Bou Sejean wrote @

PS : Anthony Mc Call dont je parlais au début de mon article il y a plus de quatre ans, expose son étonnante installation lumineuse à la galerie Aboucaya à Paris 3e, du 12 au 14 janvier.
De plus amples renseignements sur http://sortir.telerama.fr/evenements/expos/anthony-mccall-throes,65380.php.

  Le travail en question « — Cap Reliance — wrote @

[...] Pas étonnant : l’oeuvre est le point de rencontre entre le travail et l’art. Nous parlons bien du travail. Pas de l’emploi. Même si certains artistes de cette longue exposition collective, depuis le 20 mars et jusqu’au 22 avril à la Maison des Métallos, y touchent aussi, tels Julien Prévieux, dont j’avais déjà parlé sur ce blog. [...]


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